Dec 17
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Nos amours (Deuxième partie)

J’apprécie particulièrement ce moment où, sans rien voir encore, on perçoit, à peine audibles, binious et fifres dans un lointain fragile. L’oreille se tend, les sens se mettent aux aguets. Une sorte d’exaltation m’envahit à mesure que s’approchaient la pulsation des percussions et la plainte aiguë des bombardes et des flûtes. Les pavés étonnés frémirent : le sol tremblait du martèlement des sabots de la troupe qui s’approchait. Brusquement, la musique se fit plus forte : l’orchestre venait de faire son apparition au coin de la rue débouchant sur la place. Toutes les activités s’étaient suspendues, les enfants même avaient interrompu leurs cris et leurs jeux.

Une sorte de recueillement respectueux se fit, perceptible sur chaque visage. Je me laissai envahir, dominer par une émotion grandissante. J’avais oublié à quel point cette musique était prenante, pouvait m’envahir, s’insinuer dans mes fibres, me remuer au plus profond. Le sol tremblait à présent, l’air s’était chargé des puissantes vibrations que produisaient les musiciens jouant avec une belle ferveur ces airs languides chers à leur cœur. Ils montèrent sur le podium et s’installèrent sur le pourtour afin de laisser le centre libre pour les danseurs qui n’allaient plus tarder. Ils étaient une bonne trentaine, soufflant, battant, faisant courir leurs doigts agiles sur leurs instruments. Je sentais vibrer en moi ces sons étranges, à la fois grêles et puissants, continus et martelés, tellement à l’image de ce j’éprouvais : la plainte des binious me sembla traduire ma propre angoisse, lui donner sa réelle consistance ; le martèlement des percussions répondait si exactement aux battements de mon cœur que j’en conçus une sorte d’affolement, ou plutôt d’exaltation apeurée. Mais je ne sus si je devais mon état aux effets de la musique ou à l’appréhension de ce qui allait survenir : j’allais enfin la revoir ! Elle serait parmi d’autres danseuses, certes, quelque peu noyée dans un groupe uniforme, mais qu’importe ! Je me rendis compte que je me tordais les mains d’impatience, que je trépignais comme une gamine mal élevée. J’avais beau m’y être préparée depuis des semaines, n’avoir cessé d’y penser tout le long du trajet, je fus prise de panique à l’idée que le moment de ces fausses retrouvailles s’approchait.

Oh ! La première fois que je l’avais vu. Le film de notre première rencontre se projeta sur mon petit écran privé, dans ma tête, dans ma boîte à souvenirs. J’avais été invitée à une soirée chez des amis, il y avait pas mal de monde. Je déambulais de-ci de-là lorsque je la remarquai. De dos. Sa manière de se mouvoir avait éveillé tout d’abord une curiosité un peu paresseuse. Intriguée, je contournai le petit groupe qui l’avait prise pour cible et, aussitôt, je compris pourquoi : quel joyau, quelle merveille ! Dès le premier regard, je l’avais trouvée… je n’ai pas de mots, et en aurais-je, je ne saurais dans quel ordre les décliner !… J’avais immédiatement senti, au plus profond de mon être, qu’il y aurait un avant et un après ‘elle’. Et de fait, ma vie bascula dès l’instant où mon regard se posa sur cette créature sublime. Il ne s’agit même pas de beauté ! La description de son corps sculptural ne constituerait qu’une approche bien superficielle. Oui, grande et blonde, avec des yeux d’un bleu irisé de taches plus claires, presque turquoises, changeant selon l’éclairage et son humeur ; un regard profond, intense, vibrant, affecté d’un léger strabisme qui s’accentuait lorsqu’elle était émue ou en proie à un plaisir intense, elle ne laissait personne indifférent.

Son expression à la fois enfantine et mature, son petit sourire moqueur, mais surtout le charme incroyable qui émanait de sa personne, cette grâce omniprésente, cette fragilité si attendrissante, sa force vitale, tout cela m’avait instantanément pénétrée, envahie, bouleversée. C’est là, je crois, ce qu’on appelle un coup de foudre. Bien vite, elle s’était rendu compte que j’avais focalisé sur elle toute mon attention. La chose ne devait pas être difficile à constater : j’étais probablement déjà pantelante, la bouche ouverte, les sens en alerte, le ventre pétillant d’impatientes promesses. Il ne se passa pourtant rien ce soir-là. Je ne m’étendrai pas sur les ruses dont j’usai afin de me retrouver au plus vite en sa présence.

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