déc 16
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Nos amours (Première partie)

La petite place vibrait sous l’assaut d’un soleil caniculaire. Écrasés par une chaleur inhabituelle en cette fin de printemps, les villageois, tout occupés aux derniers préparatifs de la fête, ne savaient trop si c’était là une aubaine ou une malédiction. Échoppes et tables à rallonges, le plus souvent de simples planches couchées sur tréteaux, entouraient un vaste podium surélevé d’un bon demi-mètre : la scène qui allait accueillir les ‘bagads’, les danseuses et les danseurs dans leurs costumes traditionnels.

Peu accoutumés à une telle chaleur, les commerçants, les officiels, les bistrotiers, les techniciens qui s’affairaient de-ci de-là, ne ménageaient pourtant pas leurs efforts. Tous étaient en nage, s’épongeant le front, secouant un pan de chemise ou agitant une casquette ou un chapeau devant leur visage pour tenter de se rafraîchir tant soit peu. La bonne humeur régnait pourtant et les rires fusaient ; indifférents à la canicule, les enfants couraient et criaient ; tout le monde la voulait réussie, cette fête, vieille coutume ancestrale, répétée tous les ans, de génération en génération. J’avais rangé mon véhicule un peu en dehors du village, au bord de la route, devant cette pharmacie où j’étais entrée avec ‘elle’, il doit y avoir trois ou quatre ans déjà, à l’occasion de la même fête annuelle ; mais cette fois-là, il faisait maussade et pluvieux. Nous avions passé quelques jours dans son village, ce village cher à son cœur, où elle était née, où elle avait vécu toute son enfance, avant que ses parents ne montent à Lyon.

Elle pour qui je venais de parcourir quelque cinq cents kilomètres, elle que je n’avais plus vue depuis deux ans, elle qui avait transformé ma vie, elle que je n’arrivais pas à oublier, elle que j’aimais toujours, en dépit de tout, elle que j’avais dans la peau, elle pour qui je mouillais dès que la moindre de mes pensées se tournait vers elle, elle que je vénérais, elle pour qui continuais de souffrir. J’avais tout essayé pourtant pour tenter de l’évacuer de mon esprit, de mettre un terme à cette passion ravageuse, incandescente, brûlante, destructrice. Je m’étais jetée dans les bras de Lucien, puis dans ceux de Georges, en vain ! J’avais tant espéré que Julie, qui pourtant me vouait un amour profond et sincère, arrivât à m’emporter dans le sillage de sa passion et finît par la remplacer dans mon cœur et mon corps. Chaque fois pourtant que l’orgasme s’annonçait, c’était son image à ‘elle’ qui grimaçait son plaisir sur l’écran cruel de mes divagations désespérées. Julie avait éclaté en sanglots le jour où, en pleine jouissance, j’avais crié ‘son’ nom. J’avais bien vite dû tout avouer à la pauvre Julie qui ne méritait pas ça.

À la suite de cet incident, je m’étais préparée à perdre ma Julie chérie, mais c’est avec une sauvagerie accrue qu’elle se mit à me faire l’amour dans les jours, puis les semaines, qui suivirent. À l’évidence, elle s’était donné pour objectif de la supplanté. Je ne comprends pas comment elle n’y est pas arrivée. Ce n’est pas faute d’avoir essayé et je lui dois de mémorables instants de plaisir intense. Jamais pourtant, je n’ai connu entre ses bras ce tourbillon de bonheur, ce cataclysme sensoriel, cette hébétude affolée, bref, ce qu’on appelle « le grand frisson ». Julie s’était habituée à mes brusques crises de larmes rageuses. Je m’en voulais de ne pas parvenir à m’arracher à elle, à la projeter loin de moi ; mais je m’en voulais plus encore d’être incapable de me mettre à aimer Julie tout de bon. Je la trahissais sans cesse en pensée, la trompais inexorablement au cours de chaque étreinte… J’ai fini par la fuir, dans un moment de honte, obéissant à un dépit rageur. Une grosse bêtise, sans nul doute.

Je m’étais placée tout contre une échoppe, à distance suffisante pour ne pas être reconnue si d’aventure son regard venait à s’égarer sur moi, mais assez près pour avoir toutes les chances de la contempler dans son beau costume traditionnel. Je portais évidemment d’immenses lunettes de soleil qui me mangeaient le visage. Pleine d’appréhension, le ventre noué, j’attendais mon supplice. Soudain, l’air se mit à vibrer et une sorte de silence relatif s’installa.

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